
Unité et Refondation(s) !
Le 5 mai 1988, François Mitterrand était réélu Président de la République. 20 ans déjà. 20 ans après, aucun socialiste ne lui a succédé. Le 1er juin 1997, Lionel Jospin, à la tête de la gauche plurielle, gagnait les élections législatives. 10 ans déjà. 10 ans après, la gauche et les socialistes n’ont plus remporté ce scrutin. En mai 2007, malgré la campagne mobilisatrice de Ségolène Royal et en juin 2007, malgré le sursaut du second tour, le Parti socialiste et la gauche ont donc connu leur troisième défaite aux élections présidentielles et leur quatrième défaite aux élections législatives. Aborder notre congrès de Reims ainsi, c’est poser la question de la perspective du Parti Socialiste : est-il durablement appelé à être le rempart contre la droite aux élections intermédiaires et locales et un figurant à l’élection souveraine ?
Nous, militants socialistes, partageons un même devoir : réussir notre Congrès, c’est-à-dire faire en sorte que notre réflexion et nos décisions soient utiles au pays. Faute de cela, les lendemains pourraient s’avérer calamiteux. Qu’est-ce qu’un tel objectif implique ? Définir les grandes orientations d’un projet politique pour la France, se doter d’une stratégie qui permette de construire un rassemblement majoritaire, désigner un ou une Premier(e) Secrétaire et une équipe à même d’animer la bataille pour avancer vers les objectifs fixés. Ces trois tâches sont liées entre elles. Aucune des trois ne doit être renvoyée à plus tard.
Ni sacre, ni jeu de massacre, notre congrès de Reims doit décider, à tous les sens du terme, d’une direction ! Oui, le Parti Socialiste d’Epinay a épuisé sa force propulsive, comme le disait déjà Emilie Menou. Mais, oui aussi, la question est de refonder le paradigme d’Epinay, à savoir la rencontre d’un outil politique, d’un projet progressiste, d’une stratégie d’alliance, de rassemblement et de mobilisation avec les problèmes et les attentes de notre pays et de notre temps. C’est à cette question et à elle seule que veut s’atteler cette contribution générale que nous livrons aux militantes et militants socialistes, tant il est vrai, au-delà des analyses et des postures conjoncturelles ou personnalistes que les questions de l’utilité du Parti Socialiste et de la pertinence du Socialisme français sont désormais posées.
I. Refonder l’utilité, l’unité et l’attractivité du Parti socialiste
A quoi sert un congrès ? Normalement, à choisir une orientation, une stratégie, une direction. Or, à entendre les débats, la question à laquelle nous serions amenés à trancher serait : qui ne sera pas Premier Secrétaire ! Imagine-t-on que de 2008 à 2011, on accroche sur la façade de Solférino, une banderole expliquant que le Parti Socialiste est fermé pour cause de rénovation ? Non ! C’est pourquoi, à rebours de la logique de notre calendrier de congrès, commençons par ce point, puisqu’il conditionne l’unité des socialistes.
Poser clairement la question de la direction, en la liant à l’élaboration du projet, ce n’est pas faire allégeance à la présidentialisation de la vie politique. C’est au contraire vouloir résoudre sans attendre la question centrale qui nous est posée : celle de l’affirmation d’un parti rassemblé et ayant réuni toutes les conditions de la réussite de ses combats. Il sera dès lors d’autant plus aisé de faire en 2011 le choix du meilleur candidat pour la présidentielle. En abordant d’entrée la question, nous voulons éviter deux écueils. Le premier qui consiste en ne choisissant pas, à ne pas nous donner les outils de l’offensive nécessaire face à la droite. Le second, en se fondant uniquement sur des choix tactiques de circonstance, à ne pas remettre tout le Parti, dans toutes ses composantes, au travail. Ni stratégie d’évitement ou d’attente, ni saut dans l’inconnu, le choix du Premier Secrétaire doit être l’expression d’une volonté clairement exprimée.
Que la désignation du candidat ou de la candidate à l’élection présidentielle de 2012 ne soit pas à l’ordre du jour, c’est l’évidence même. On ne saurait en déduire qu’il faut a priori exclure la désignation comme Premier secrétaire d’un(e) candidat(e) potentiel(le) pour 2012. Exigence discriminante et au demeurant impraticable, car qui garantira que le postulant à la fonction de Premier secrétaire jurant aujourd’hui la main sur le cœur qu’il ne sera pas candidat en 2012 n’aura pas « oublié » sa promesse le moment venu, ou bien que le candidat présumé aujourd’hui partant pour 2012 sera bien choisi par les socialistes, voire par un corps électoral plus large, en 2011 ? De plus, comment un éventuel Premier secrétaire « modeste » pourra-t-il empêcher les candidats potentiels à l’élection présidentielle de privilégier leurs propres positionnements et leurs « écuries » ?
Trois ans de cacophonie face à un Président hyperactif et manœuvrier et à des forces prêtes à combler les vides ouverts par nos carences peuvent avoir des conséquences lourdes sur le paysage politique. Une seule exigence doit donc prévaloir : élire en 2008 un(e) Premier(e) secrétaire capable de porter haut et fort la parole des socialistes, de rendre enfin audible les choix politiques faits lors du Congrès et de mettre en mouvement les forces qui permettront d’affronter avec succès les échéances électorales futures. Les épreuves de la vie seront utiles pour éclairer le choix de 2011.
Dans le Parti socialiste que nous devons refonder, les militants, les adhérents doivent occuper toute leur place. La dernière période a montré la difficulté de notre Parti à adapter ses modes et ses codes. Après le formidable mouvement d’adhésion, que n’a-t-on glosé sur les nouveaux adhérents que l’on n’a cessé d’appeler les « 20€ » les mettant à part de nos conciliabules, au motif qu’ils n’en connaissaient pas les rites. On les comprend en effet ! Nous avons manqué là une occasion, qui nous l’espérons ne doit pas s’éteindre, de brasser des milieux sociaux, des expériences professionnelles dont nous nous étions coupés. C’est pourquoi, nous devons remettre sur la table nos modes d’adhésion, d’organisation, de relations avec les milieux qui peuvent être en résonance avec nous.
En effet, trop souvent, le Parti socialiste se résume, dans son activité, à être un parti d’élus et d’aspirants à l’élection. Oui, nous nous réjouissons des derniers succès électoraux qui nous donnent des moyens de résister et d’agir pour les français. Mais, si les élus sont le socle de notre implantation, ils ne peuvent pas être les seuls producteurs de la pensée socialiste. Remarquons avec ironie que nous qui nous battons contre l’anomalie démocratique que représente le Sénat, nous venons de le reconstituer au sein de notre Parti avec le conseil des territoires ! S’il s’agit de donner plus de cohérence à nos actions locales pourquoi pas, s’il s’agit de conforter la primauté des élus dans un parti où ils sont déjà dominants, c’est plus discutable. Sauf à considérer que l’orientation socialiste n’est que la résultante des politiques locales là où au contraire, c’est l’orientation politique qui doit se déployer partout où les socialistes exercent le pouvoir ou souhaitent l’exercer. Au-delà, la question du renouvellement, du rajeunissement, bref de la rotation des responsabilités doit être repensée.
François Mitterrand disait dans les années 70 aux militantes fémininistes : « vous êtes les immigrées de l’intérieur ». Le long chemin engagé pour, dans la vie professionnelle et politique, inscrire la parité a été jalonné de luttes et de succès concrets. Mais, l’on se heurte encore à bien des verrous « culturels » au sein de notre propre Parti. Bien que les socialistes aient voté la loi sur la parité, il a tout de même fallu 7 ans pour le que PS applique la loi aux élections législatives. Le fait que nombre de femmes se soient retrouvées suppléantes aux cantonales montre l’ampleur du chemin à parcourir ! De même, la question de la diversité a été (mal) traitée. Cette orientation a été portée par l’ensemble de notre parti comme une exigence. Aux élections législatives, malgré l’opiniâtreté de la direction de notre Parti et la référence constante à la France métissée dans la campagne présidentielle, que nous voulons saluer avec force, constatons qu’une seule candidate a été élue et encore a-t-elle dû affronter une campagne dissidente sans précédent, dans les mots et dans les actes. Parfois, cette orientation s’est apparentée à une diversité choisie, notamment lors de la constitution des listes électorales : combien de fois n’a-t-on pas entendu dire : « j’ai une très belle liste, avec des noirs, des beurs, des chinois aussi ! ». Cette question a éveillé au sein de notre Parti des relents que nous ne pensions pas trouver chez des socialistes ! Elle devra donc être reposée dès ce congrès, car si notre Parti ne trouve pas de réponse, nous encouragerons alors les réflexes identitaires au sein même de notre organisation.
Disons-le clairement, notre unité, qui est au cœur de la famille socialiste depuis son existence, est en question. Jaurès, Blum, Mitterrand ont pu tout à la fois être des leaders socialistes et voir leurs choix ou leurs orientations, âprement discutés dans le respect de nos règles car nul ne contestait leur légitimité à porter la parole commune. C’est ce sentiment qui s’est aujourd’hui estompé en raison de l’absence d’un projet politique global et rassembleur, conjugué à la présidentialisation et personnalisation à outrance du pouvoir. Du coup, on voit des socialistes se comporter comme des chefs de petits partis, uniquement préoccupés par l’objectif de réunir les conditions de leur investiture, poussant même leur démarche obsessionnelle jusqu’à ne pas respecter les décisions prises par les adhérents. Outre que cette situation est pour beaucoup dans la difficulté du parti à être audible, il y a péril pour notre unité. A n’y prendre pas garde, nous ferions retour avant 1905 !
Parallèlement, plaider pour la seule priorité aux idées est bel et bon. Encore faut-il que les dites idées ne traduisent pas simplement des postures à géométrie variable. Et comment crédibiliser un projet, le rendre pertinent, en finassant sur la question de savoir si on en prend ou non la responsabilité personnelle ou en se perdant dans des conciliabules obscurs ou des regroupements improbables dont le seul ciment est de renvoyer à plus tard les choix essentiels ? Le Parti Socialiste doit redevenir le lieu certes où s’affrontent des orientations mais où se forge l’unité d’action vers l’extérieur et où s’affirme un(e) dirigeant(e) respecté(e), reconnu(e) et en charge du vivre ensemble et surtout du produire ensemble.
Nous sommes par essence un parti de débat. Mais, reconnaissons que la culture du débat s’est perdue entre nous. Avant même de savoir ce que l’on pense, on nous demande avec qui on est et avant même de lire une contribution ou un texte socialiste, on s’interroge sur les signataires ! C’est aussi ce type de dérive dans nos comportements qui entretient le flou, la confusion et la cacophonie entre les socialistes et devant le pays. La synthèse qui était et reste l’art de faire vivre ensemble toutes les familles des socialistes en prenant le meilleur est devenue l’art de ne plus rien dire de clair. Non que nous plaidions pour la fin du rassemblement des socialistes qui est indispensable si nous voulons rassembler la gauche. Mais à la culture de la rupture, puis à celle du « ni-ni » sanctuarisée par François Mitterrand (ni nationalisation, ni privatisation) a succédé celle du « et-et » où toutes les options et toutes les pratiques se mêlent ensemble ! Il faut donc réapprendre à penser et à confronter. Les intellectuels, le mouvement associatif, les réseaux d’opinion sont indispensables, mais ils ne feront pas le travail à notre place et la compilation des pensées du moment ne remplacera pas un corpus de doctrine socialiste.
II. Refonder la perspective socialiste et progressiste
La condition essentielle pour réussir en 2012, c’est d’être en capacité de rompre avec l’idéologie dominante et avec l’idée qu’au fond, la droite au pouvoir et la gauche de gouvernement ne divergent que sur les modalités ou les méthodes et pas sur les choix et les finalités. L’éloge de la modernité devrait même nous conduire à abandonner la perspective socialiste qui est d’exercer le pouvoir pour en transformer la nature et les effets. Cette stratégie là nous disqualifierait durablement comme force capable de porter une véritable alternative politique et de gouverner pour la mettre en œuvre.
La droite a choisi le chacun pour soi, c’est-à-dire le droit du plus fort d’écraser le plus faible au nom d’un soi-disant mérite. Elle a choisi la charité compassionnelle, dévoyant un sentiment respectable, pour le substituer à la solidarité respectueuse des individus et garante de leur liberté. Elle prône l’Etat minimum, c’est-à-dire l’Etat réduit au bâton du gendarme mis au service du libéralisme économique. Son choix, c’est celui d’une société d’inégalité, de souffrance, de violence, d’affrontements périlleux pour l’avenir national et la paix du monde.
Les ressorts idéologiques de la droite sont clairement assumés : pénurie de ressources, pléthore de demandeurs, ce qui justifie une gestion de la rareté, une demande de « sacrifices », une contribution individuelle de chacun à des problèmes collectifs. Ainsi, il y a trop d’étrangers et pas assez de travail, trop de malades et pas assez de ressources, trop de temps libéré et pas de pouvoir d’achat. Et quand cela ne suffit pas, la droite en revient à l’arme suprême : surveiller et punir ! Surveiller et punir les malades, les retraités, les pauvres, les jeunes… Mais à confondre les conséquences de l’évolution de la vie, on ne traite pas les questions essentielles et imprescriptibles : le travail, le droit des résidents, le pouvoir d’achat, le système de santé, la protection sociale…
C’est cette idéologie dominante qui nous dicte les réponses que nous devrions faire. Trop souvent, nous sommes sommés de nous déclarer « modernes », de nous « réformer », de faire repentance, d’avouer que nous n’avons pas travaillé, que nous n’avons « pas eu le courage de faire des réformes », de ne pas avoir parlé de sécurité, de la dette. Bref de ressembler à la caricature de nous-mêmes que nous renvoient nos adversaires. Et le pire est que nous y apportons parfois notre consentement. Si tous les dirigeants socialistes avaient passé autant de temps à travailler qu’à dire que le PS ne travaille pas, peut-être n’en serions-nous pas là ! Bref, nous serions réputés parfaits, modernes, enfin adaptés, le jour où nous ne serons plus socialistes ! Et quand bien nous ferions tout cela, on préférerait encore l’original à la copie.
Ce que nous voulons est à l’opposé. Nous agissons pour de nouvelles avancées de l’émancipation humaine, pour une société de droit et de paix. Nous voulons mettre au cœur du contrat social la liberté assurée à chacun d’épanouir ses talents dans une vie choisie et nous disons clairement qu’un tel objectif demande à chacun de prendre sa part de l’action collective, de la solidarité sociale. C’est le rôle du politique de promouvoir cette solidarité, d’impulser cette action en veillant à ce qu’elle ne contredise pas mais serve au contraire la liberté de chacun. Les valeurs que porte cette ambition- la liberté et l’égalité, la justice et la solidarité, la fraternité – sont-elles passées de mode ? Nous ne le croyons pas.
Bien évidemment, le combat pour les valeurs ne doit pas ignorer les réalités. Chacun sait, nous le savons aussi, que la société et le monde ont profondément changé au cours des dernières décennies. Il nous faut donc redéfinir certaines de nos propositions et de nos méthodes pour qu’elles constituent une alternative politique crédible, mais les valeurs sur lesquelles elles se fondent et les buts qu’elles s’assignent demeurent.
L’expérience a déjà montré et démontre chaque jour la nocivité des choix de l’adversaire conservateur. Attention à ne pas lui emprunter des remèdes déjà usés alors que le 21ème siècle invite à choisir des modèles de développement humain qui garantissent une croissance économique saine et durable en la liant étroitement au progrès social et à la gestion intelligente des ressources naturelles et de l’environnement, grâce à une maîtrise publique et sociale rénovée et réaffirmée. L’efficacité de notre projet tiendra tout autant à l’ancrage dans nos valeurs qu’à leur traduction en un programme réaliste. Ce que nous devons proposer, c’est un socialisme du 21ème siècle, mais il s’agit bien d’un socialisme sans qu’il soit besoin de lui substituer ou de lui adjoindre une autre appellation.
Avec sa nouvelle Déclaration de principes, notre parti s’affirme clairement réformiste. Dans la pratique, ce choix a déjà été fait il y a maintenant près d’un siècle, en 1920. Ce fut un choix judicieux. Mais la confrontation avec le parti communiste et parfois les jeux internes ont conduit à recourir pendant longtemps au vocabulaire révolutionnaire. Il est bon que notre texte fondamental de référence soit enfin mis en cohérence avec notre pratique. Pour autant, les rivages du réformisme sont vastes. S’il s’agissait de prendre en charge la mondialisation libérale en l’accommodant simplement avec quelques calmants sociaux, alors nous nous enfermerions dans une impasse car les échecs successifs de nombreux partis socialistes et sociaux-démocrates européens ont montré les limites de cette stratégie. Il y va de la survie de l’idée même de pouvoir changer les rapports de force.
En assimilant l’idée de réforme à la réalité d’une régression, la droite est en passe de réussir son pari idéologique : détourner les mots de leur sens pour ne qualifier au final qu’une seule politique : la sienne. Nous n’aurions pas eu le courage de faire des réformes ? Mais alors comment qualifier l’œuvre législative de la gauche au pouvoir et notamment les 35 heures, le CMU, l’APA, le PACS, le fond de réserve pour les retraites ? Non la gauche n’est pas laxiste, elle n’est pas dépensophile, ni étatolâtre. La gauche a un projet qui puise aux sources de son utopie fondatrice : libérer les hommes et les femmes des aliénations sociales, permettre et conforter l’émancipation de tous selon leurs besoins et non selon leurs moyens ; et pour cela, la gauche propose un outil : la contribution de tous à proportion de leurs moyens et leur rôle de régulation du collectif.
C’est pourquoi, notre Déclaration de principes précise que le Parti socialiste « porte un projet de transformation radicale ». Oui, la réforme doit aller jusqu’à mettre en cause les logiques dominantes du capitalisme financier mondialisé. Certes, c’est un vaste chantier du 21ème siècle dont le succès ne dépend pas que de nous, et il faut le conduire en prenant appui sur une stratégie nationale adaptée. Mais il n’y a pas de bon cap pour qui ne sait pas où il va. Nous devons proposer au pays un projet politique solide, novateur, porteur d’espérance.
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